Malheureusement trop souvent, avec des conséquences désastreuses pour la femme comme pour l’homme. Le « porno » s’apparente à un mouvement incessant et répétitif, une mécanique, une sexualité sans affect : les mêmes gestes, souvent dans le même ordre, les mêmes caresses, les mêmes positions, les mêmes cadrages, les mêmes mots, lorsqu’il y en a, les mêmes gémissements ou halètements… En sus, la vulgarité, la bassesse, la bêtise, l’ignominie. Quelle volonté de déshumaniser la femme, de la rabaisser, de la soumettre, de l’humilier, de la souiller, de l’avilir! Pour l’homme, sa mutation en « marteau piqueur » n’est pas non plus très réjouissante. La pornographie donne une vision brutale et violente de la sexualité, où les relations entre hommes et femmes ne connaissent aucune tendresse ni sentiment affectif. Ni la morale répressive d’antan ni la pornographie contemporaine ne font bon ménage avec une sexualité humaine qui implique séduction respectueuse, expression émotionnelle d’un lien tendre ou amoureux, courtoisie, délicatesse. Alors surtout, ne confondons pas pornographie et érotisme : la pornographie se sert du corps objet, le manipule et le vend ; l’érotisme révèle le corps sujet, le respecte et l’exalte.
La tendresse fait-elle partie de l’érotisme ?
On ne parle pas assez de la tendresse dans un couple. La tendresse ne doit pas se vivre comme un enjeu sexuel, mais bel et bien pour elle-même. On a écrit que les femmes venaient plutôt à la sexualité par la tendresse et les hommes à la tendresse par la sexualité.
Toujours est-il que la tendresse fait souvent défaut dans la continuité du couple et que l’érotisme a besoin, en amont, de complicité, de connivence et d’entendre « le cœur qui bat ». Elle est exprimée par l’homme le plus souvent en signe de sérénité et de gratitude après une relation sexuelle. La tendresse n’est pas assez exprimée par la femme quand elle craint qu’un geste « trop tendre » soit interprété par l’homme comme les prémices d’un désir sexuel.
Ils·elles réfrènent les gestes de tendresse pour des raisons différentes, qui l’appréhension, qui l’insatisfaction, toutes deux liées à l’amalgame entre tendresse et sexualité. L’objectif de la balade érotique est la conservation de la tendresse, l’objectif de la tendresse est la conservation de la balade érotique.
L’homme se plaint souvent du besoin de réassurance de la femme et de son impatience à recevoir des preuves d’amour, avant de faire l’amour. Quand il ressent du désir et qu’il l’exprime : « J’ai envie de toi », elle pourrait répondre si elle osait : « J’ai envie d’avoir envie de toi ».
Quand lui est dans le désir, elle est dans le désir du désir. Elle attend « le » message affectif qui déclencherait son désir. Elle ressent le désir masculin trop rapide et trop brutal, pas assez lent et doux. Anaïs Nin relate cette peur féminine[] : « J’aime sa brutalité, je suis consciente de son désir, j’aime sa bouche et la force calculée de ses bras, mais son désir m’effraie, m’écœure. Je me dis : c’est parce que je ne l’aime pas. Dès que j’ai analysé cela, son désir tendu vers moi est comme une épée tendue entre nous, je me délivre et je m’en vais. »
La femme a du mal à installer dans l’intimité du couple son besoin de romantisme, de légèreté, de fantaisie, de jeu, son besoin de séduction. Avec l’érosion du quotidien et de la routine, les tentatives pour séduire un partenaire trop présent s’émoussent et on baisse les bras. Et pourtant… : « Je suis là et je sais que tu es là. Je te regarde, je t’écoute, je me sens bien à côté de toi. Tu es la seule personne, ici et maintenant que je désire près de moi. » Tendresse et séduction vont de pair.
L’amour ne suffit pas
Le sentiment amoureux ne suffit pas pour faire couple .
La passion amoureuse, le coup de foudre, sont des moments merveilleux et inoubliables, mais insuffisants pour garantir une bonne entente dans la durée et sous le même toit. L’organisation de la vie conjugale a besoin de complicité, d’amitié, de solidarité, de respect et de tolérance.
La passion amoureuse nous fait croire que nous sommes « pareils », mais c’est un mirage qui se dissipera avec la proximité puis la promiscuité. La fusion amoureuse qui suit la rencontre diminuera avec le temps et la routine. Le lien qui était fusionnel va se diluer dans l’espace et dans le temps et devra laisser la place à une communication curieuse des différences de chacun.e et une acceptation de celles-ci.
Attendons de ne plus être fou-amoureux pour vivre ensemble.
La passion amoureuse est à la portée de tout le monde, c’est quelque chose de naturel. On dit que ça nous « tombe dessus » sans qu’on le cherche.
La construction conjugale et familiale, faire couple et faire famille, est à la portée de ceux et celles qui échangeront nt sur la façon de vivre à deux, en famille, qui en discutent, qui reconnaissent leurs différences et surtout qui pensent et agissent avec ces différences, pour construire un projet à deux.
Je soupçonne la nature d’avoir inventé la passion amoureuse uniquement pour assurer la survie de l’espèce. Tomber amoureux.se, désir sexuel magique, ” On se plaît, on fait l’amour, on veut un enfant”.
La nature ne nous a pas donné le mode d’emploi pour le programme qui suit, c’est à dire la vie en commun. Si la nature avait inventé une vie de couple standard, ça se saurait, on la suivrait et on n’aurait pas de problème, ce serait magique, comme la passion.
La nature nous a mis à disposition l’unicité individuelle, la capacité de penser, réfléchir, choisir, inventer, créer, organiser, agir.
Pour la passion on n’a pas le choix, pour l’action on a le choix.
C’est la dialectique du fond et de la forme : dans le fond on s’aime, dans la forme : « comment » s’aime-t-on, de quelle façon allons-nous vivre à deux et sous le même toit ?
La civilisation, les lois, ont été créées par les humains en faveur d’un ordre social.
C’est donc à l’homme et à la femme de créer et construire leur vie de couple, en faveur d’un ordre conjugal qui évolue et s’adapte aux changements sociétaux.
Qu’appelez-vous orgasmocratie ? »
Il s’agit encore d’un extrême : cela veut dire jouir à tout prix, quelle que soit la qualité de l’échange sexuel et sa durée. Encore une injonction, une pression mentale de notre temps, un cadeau empoisonné que nous offre notre époque, augmenté de l’utopie d’un bonheur sexuel flamboyant, renouvelable à souhait et à la portée de tous, n’importe quand et n’importe comment.
L’orgasmocratie signe et corrobore le désir de fusion et d’efficacité. La passion amoureuse transforme deux êtres foncièrement différents en deux clones sexuels nageant dans un bonheur fusionnel aussi intense que de courte durée et porteur d’illusions : nous jouirons chaque fois et même plusieurs fois et en même temps. C’est la « course à l’orgasme » qui nous rend dépendant·e·s de modèles tels que la pornographie, aux dépens de notre liberté et de notre autonomie.
De son côté, la sexualité que l’on nous présente comme désirable à grands coups de blockbusters et de publicités est humainement impossible.
L’orgasmocratie exige un masculin qui doit séduire, plaire, être doux, à la fois provocateur et respectueux. C’est lui seul ou presque qui doit être à l’origine de l’excitation du couple. On a mis sur les épaules de l’homme la responsabilité du plaisir du couple, c’est sans doute pour cette raison qu’il a les épaules larges ! Il doit deviner les effets de ses caresses sur une personne à qui l’on a appris à ne pas dévoiler ses émotions sexuelles.
Au féminin, elle doit être douce, tolérante à l’égard des exigences de son partenaire, à l’écoute de son amant, à la fois passive et excitante, excitée, mais pas trop pour ne pas choquer ou effrayer. Tiraillée dans son imaginaire entre le modèle de la vierge et celui de la putain, elle a l’obligation de jouir, de l’exprimer et d’en être redevable.
Il nous appartient de nous délivrer de cet engrenage des rôles sexués : pour les hommes, ne plus se réduire à être de bons techniciens, de bons ouvriers spécialisés du sexe. Devenir de vrais amants, hommes présents, habités de leur émotion, offrant leur désir et leur plaisir. Pour les femmes, chercher leur autonomie dans l’excitation et le plaisir, découvrir la jouissance, peu à peu, comme elles le souhaitent.
L’injonction de performance
L’injonction de performance se fait de plus en plus pressante au masculin comme au féminin.
Un de mes impatients ( les personnes et les couples que je reçois sont impatients de trouver une solution à leurs problèmes ), se plaignant de ne pas être “performant” me dit souffrir d’une “angoisse de normalité”. Pour lui, la normalité en matière de sexualité c’est la performance. Il faut être à la hauteur, avoir un désir sexuel spontané, réciproque, que l’on vienne de se rencontrer ou que le couple dure depuis 10 ans. Pour ma part, j’interprète son discours comme l’expression d’une “championnite” contemporaine dans ce domaine.
L’homme exige de lui-même une érection pénienne au garde à vous et qui dure le plus longtemps possible. Parallèlement, la femme exige d’elle-même une excitation et des réactions sexuelles quasi simultanées et équivalentes en intensité à celles de l’homme.
Ors, réactions sexuelles en chaîne et à fortiori simultanées ne sont pas compatibles avec nos différences.
Théoriquement tout le monde le reconnaît mais concrètement on agit comme si on ne le savait pas.
La recherche scientifique et pharmacologique favorisent la quête d’une activité sexuelle de compétition en faveur d’une sexualité mécanique. (facilitateurs de l’érection )
La lenteur, la sensualité, l’intuition des geste, n’ont pas leur place dans cette lutte pour une efficacité à tout prix et à tout épreuve: une “orgasmocratie” vaine et inhumaine.
Revenons plutôt à la “balade érotique” ( 3ème partie de mon essai: “A nous deux le couple!” ): se promener lentement dans l’érotisme… sans savoir où nous mène cette promenade sensuelle , seule pourvoyeuse de plaisir.
